Ports et métiers


CHANTS DE MARINS - 14/17 - Les mariniers


Les métiers liés à la mer et leschansons de ports.

La vie quotidienne des habitants d'un port est pleine d'odeurs, de chants, de bruits qui créent une ambiance très prenante, particulière au monde des quais. Les matelots à terre sont gais et c'est en chansons, bien souvent, que se font les préparatifs de l'embarquement. "Vous ne pouvez pas savoir ce que c'était que le quai de la Fosse quand j'étais jeune, raconte Monsieur Pelloquet, cap-hornier nantais ; tout gamin j'allais m'y promener, ça chantait le long du bord; il y avait les petits voiliers des Antilles sur trois rangs, les gars en train de nettoyer ou de travailler dans la mâture n'arrêtaient pas de chanter." Et le répertoire était... bien maritime, et la presse de l'époque en témoigne, comme dans cet écbo acariâtre du "Corsaire malouin" en 1901 : "Saint-Malo la nuit - De partout, nous recevons des plaintes. Du côté du Marché-aux-légumes, au Pilori, dans plusieurs endroits, c'est, vers minuit, un tapage infernal et des cbants à faire rougir un reître. Il semble que la police devrait se montrer un peu et qu'il ne serait pas difficile de pincer les perturbateurs de repos public. Pourquoi ne plus faire de patrouilles comme autrefois ? S'il y en a, elles ne sont pas assez nombreuses."

A côté des fêtes, des danses et des beuveries, occasions habituelles des chants de matelots, nombre de travaux d'entretien des navires, d'armement, de déchargement, d'appareillage sont prétextes à chansons.

Lorsque le déchargement se fait à bras d'hommes et à la chaîne, les dockers ou les marins chantent pour rythmer le travail ; il s'agit d'une mélopée monotone, généralement sur trois ou quatre notes, à peu près semblable dans tous les ports: "A Bordeaux, on chantait souvent en déchargeant les morues", se souvient M. Charles, ancien terre-neuvas de Plurien :

En voilà un la joli un
Un s'en va hardi la
Un s'en va s'en aller...

Oh la houlé !
Nous faut la hisser
Un grand coup pour la hisser
Oh la houlé "

"Ça, j'ai entendu assez souvent chanter par des pelletas qui déchargeaient les morutiers sur les quais de Bordeaux (et puis aussi les soldats du Génie qui plantaient des pilotis avec une "sonette"). Les gars faisaient la chaîne et ils s'envoyaient le paquet de six morues de l'un à l'autre : la chanson (toujours la même) servait à les compter ; à vingt-cinq, ils faisaient un coche sur un bout de bois et recommençaient"

Ces chants à compter et à rythmer étaient utilisés dans tous les grands ports. Il en reste des souvenirs à Dieppe, Fécamp, Le Havre, Saint-Malo, Paimpol, Brest... A Dunkerque, les "Islandais" avaient une chanson de déchargement plus élaborée, qui leur servait à débarquer la morue "paquée" en tonnes, selon la coutume de ce port. Nous n'avons malheureusement pas retrouvé la musique de ce remarquable chant de travail :

Ah la tonne va bien monter
Oh ! la houlé !
Nous faut la hisser
Un grand coup pour la hisser
Oh ! la houlé !
Nous faut la hisser pour bien la monter.

Les Islandais sont arrivés
Oh ! la houlé !
Dans le port ils ont débarqué
Oh ! la houlé !
Nous faut la hisser
Faut la hisser
Pour bien la monter.

Chez Ficoteau s'en sont allés...
Ils ont fort bu et bien mangé...

Ont fait danser toutes ces poupées...
A la barbe des perruquiers...

D'autres chants de métiers ont existé : chants d'accoreurs, de calfats, de gabariers, chants à ramer utilisés quand on sortait le navire du port à l'aviron ; nous connaissons, hélas! très mal ces répertoires. En fait, les travaux de force les plus divers étaient prétextes à chansons.

Le capitaine Vandesande n'a pas oublié l'ambiance du port de Dunkerque, quand il s'y promenait au début du siècle, encore tout gosse. "On abattait un navire en carène ; pour le caréner il y avait un ponton, avec deux énormes poulies et deux cabestans, les hommes tournaient autour des cabestans qui viraient les caliornes (gros palans) frappées haut sur la mâture ; peu à peu elle se couchait à l'horizontale, jusqu'à venir au ras de l'eau ; à ce moment-là ils arrêtaient. En virant au cabestan, ils chantaient une chanson qui me plaisait bien :

As-tu connu le Minérau
Hourra, mes bouées,hourra
C'est un joli petit bateau
Tra lalala laI al a la la..."


Le Minero

Rappelons également que le spectacle des haleurs tirant un navire à la cordelle le long des jetées pour l'aider à rentrer ou à sortir contre le vent a fait partie de la vie quotidienne des ports jusqu'au début de ce siècle.

Toutes ces chansons de déchargement, de halage, de calfats, de marins virant au cabestan forment, avec les complaintes des chanteurs de rue ou les chants de matelots en bordée, un univers bien particulier. C'est dans ce climat sonore que baignent les futurs mousses, leur sensibilité en est profondément marquée.